Contrebande de thé entre la Bretagne et les îles britanniques

La contrebande d’alcool et de thé entre Roscoff et les Iles britanniques entre 1750 et 1850

par Jean LEFRANC

A partir du milieu du XVIIIè siècle, l’activité du port de Roscoff fut ragaillardie par un nouveau commerce : la contrebande des alcools, du thé et du tabac avec l’Angleterre.

Pourquoi la contrebande ?

Le royaume britannique, à court d’argent pour soutenir ses guerres, avait décidé une augmentation importante des taxes sur ces produits.

– le thé devint huit fois plus cher (3 pence1 la livre sur le continent ; 25 pence en Angleterre)

– le gin ou brandy quatre fois plus onéreux (1 livre la flasque; 4 livres en Angleterre)

Roscoff

Église depuis l’estacade
Photo : Jean-François Pellan

Pourquoi le port de Roscoff fut-il choisi pour devenir un des ports importants de ce trafic ?

La cité se targuait d’une position très avantageuse vis-à-vis des côtes anglaises (le trajet pouvait se faire en une douzaine d’heures). Ses relations commerciales avec Bordeaux et les pays méditerranéens lui permettaient d’obtenir facilement l’alcool de vin (le fameux brandy) tandis qu’il recevait de l’alcool de genièvre des Pays-Bas. Quant au thé chinois, il pouvait être transporté à Lorient par les vaisseaux de la Compagnie des Indes et il arrivait ensuite à Roscoff.

Roscoff est devenu un port important de contrebande quand le gouvernement anglais en 1767 décida d’instituer – avec la complicité des autorités locales – de nouvelles taxes sur l’alcool et le thé dans les îles anglo-normandes, ce qui déplaça ce trafic. Duncan écrit “Roscoff, jusque-là inconnu et peu fréquenté, station de quelques pêcheurs avec des petits taudis de fonction, a augmenté rapidement d’importance, avec des maisons et des grands magasins, occupés par les Anglais, les Ecossais, les Irlandais et les marchands de Guernesey ».

Dans les causes de ce mouvement, il faut aussi inclure la misère des populations : les pêcheurs étaient souvent sans travail ; pour les agriculteurs, une nuit de transport de marchandise frauduleuse rapportait autant qu’une semaine de dur travail au champ.

Ce trafic devint rapidement très important. Cambry écrit en 1794 : « Une cinquantaine de lougres, de sloops et de bateaux, de quatre tonneaux et trois hommes d’équipage jusqu’à soixante tonneaux et trente hommes, se rendaient d’Angleterre à Roscoff. Ces voyages se faisaient tous les mois ou tous les quinze jours : le même bâtiment en a fait quelque fois deux par semaine. C’était un objet de quatre millions ; les maisons Foucault, Machuloch, Diot, Mège, Bix et Picret en étaient les principaux agents. Les eaux-de-vie de vin ou de genièvre, qu’on faisait passer en Angleterre, ne se renfermaient pas dans des pièces faciles à confisquer…”

LES ADMINISTRATEURS DU TRAFIC

Les premiers administrateurs de cette contrebande furent des anglo-saxons qui s’installèrent à Roscoff.

John Copinger

John Copinger

John Copinger serait issu d’une famille danoise émigrée en Irlande au début du XVIIIè siècle. Vers 1760, il a quitté Cork pour Roscoff, où il a créé une maison de négoce avec un Lorientais, Foucault. Les affaires marchaient bien : « Dans un mémoire anonyme écrit au mois d’octobre 1785, un bref relevé fait état des affaires commerciales brassées pendant une dizaine d’années par la maison Copinger et Cie ; il en ressort que du 1er octobre 1768 au 15 août 1778, cette maison aurait vendu 3 783 909 livres de thé et 19 400 barriques d’eau de vie les droits frustrés au d’Angleterre se seraient montés à 28 000 000. En 1785, la maison était taxée à 260 livres de capitation »2. Copinger séjournait souvent en Angleterre et commercialisait le produit ; Foucault, à Roscoff et à Lorient, organisait les chargements.

Pour répondre aux desiderata des clients, il fallait pouvoir stocker la marchandise. Dès son arrivée à Roscoff, John Copinger créa un grand entrepôt, dont on ignore l’emplacement. Peut-être était-il installé dans la maison dite de Marie Stuart, qui dispose de vastes galeries couvertes et qui se trouve à proximité immédiate du port et de la chapelle Saint-Ninien, lieu de réunion des commerçants.

La création de cet entrepôt a entraîné une réaction des négociants de Morlaix, qui ont porté plainte devant le tribunal de commerce le 20 août 17693 (photo ci-dessous) : « Messieurs Les Juges et Consuls Remontrent a L’assemblée que les négocians Etrangers etablis a Roscoff menacent D’Envahir le commerce de morlaix Relativement a celuy des Eaux de vie, thé et taffias quils ont deja obtenu un arrêt Du conseil qui leur permît L’Entrepôt de cette dernière liqueur Et quil est a craindre, que cette facilité donnée a leur Commerce Dans un lieu Si voisin de cette ville ne le fasse tomber entièrement icy ; Sur quoy Requièrent L’avis de L’assemblée et ont signé

Daumesnil fils prieur consul, Pre Lis Pitot fils Per consul, Michel Cruypenning Second juge Consul »…

Un rapport a été demandé à deux négociants, Sermersan et Fournier. Nous ne connaissons pas les suites de cette plainte. On relève seulement, que dans le cahier des doléances de 1789, les Roscovites demandent un nouvel entrepôt général ou la prolongation de l’entrepôt pour quatre mois (il existait donc toujours).

Document

Peu avant la Révolution, John Copinger quitte Roscoff pour la Cornwall4, où, grâce à l’argent récolté dans son commerce à Roscoff, il a acheté une propriété nommée Trewhiddle près de St Austell. Dans sa biographie, le Révérend RS Hawker écrit qu’il  contraignit les villageois par peur et intimidation à l’aider dans son activité de contrebande, d’où son surnom de « cruel Copinger ».

James Mac Culoch, d’origine écossaise, arrive à Roscoff en 1769 à l’âge de vingt-cinq ans, venant probablement de Guernesey. Il s’installe dans une maison près de l’église, que la mémoire locale situe au 19 place Lacaze Duthiers.

En avant de ce bâtiment, on voit une large ouverture à double battant pour l’accès à la cave ; derrière, se trouvaient une cour, un magasin et des dépendances ; le côté gauche donne sur une venelle appelée du nom de Mac Culoch, qui aboutissait à une petite cale destinée au chargement et au déchargement des marchandises.

L’Ecossais était un commerçant important ; il payait quatre-vingts livres de capitation en 1789.

Roscoff contrebande

Maison Mc Culoch

Lorsque la Révolution se déclenche, contrairement aux autres négociants étrangers, Mac Culoch ne bouge pas. Il ne bouge pas davantage quand, en décembre 1789, la révolution demande à tous les citoyens une contribution patriotique volontaire. Les négociants et les Roscovites importants s’empressent d’apporter des espèces, des bijoux, de l’argenterie, etc… Mac Culoch, en bon Ecossais, ne donne rien. Aussi, en juillet 1790, le conseil municipal décide de le taxer à huit cents livres, somme considérable pour l’époque, mais que l’importance de ses affaires devait justifier.

Survint la guerre avec l’Angleterre le 1er février 1793. Le 29 mars, Mac Culoch reçoit du comité de surveillance de Roscoff un avis d’expulsion. Avec son flegme britannique, il ne s’affole pas, demanda tranquillement des passeports, achète un vieux bateau et s’apprête fin juillet à partir avec sa famille, son collègue William Clanisme et un capitaine contrebandier anglais, Henry Carter, tous deux surpris à Roscoff par la déclaration de guerre. Patatras ! Alors qu’ils se trouvent déjà dans la rade, une corvette survient et leur ordonne de rentrer. Que s’était-il passé ? Par un retournement d’attitude, si fréquent pendant la Révolution, le comité de surveillance de Roscoff avait décidé de les arrêter comme suspects. Notons la réaction de M. Mac Culoch, très croyant et philosophe à la Candide : “Mes amis, déclare-t-il en substance à ses compagnons, c’est la Providence qui nous a amené cette corvette ; elle nous a sauvés d’un naufrage certain, car l’examen attentif du bateau vient de me révéler son état déplorable ! » 

Roscoff contrebande

Extrait du registre des congés pour les navires fréquentant le port de Roscoff, en 1785

Il ne prévoyait pas la suite des événements. Leur incarcération dans diverses prisons à Carhaix, St Pol et Morlaix dura longtemps. Ils ne purent quitter la France et rejoindre la Cornouaille anglaise que le 22 août 1795, soit deux ans après.

La paix d’Amiens est signée le 25 mars 1802, et Mac Culoch peut revenir à Roscoff. Mais la guerre reprend le 16 mai 1803. Notre écossais et son collègue Clansie se précipitèrent chez le sous-préfet de Morlaix et ils obtinrent le 27 mai l’autorisation de rester à Roscoff dont “ils étaient les bienfaiteurs ” ! Le commerce et la politique s’entendent bien ensemble. Il est vrai : les temps avaient changé et le pays avait un cruel besoin d’argent !

Il lui fallait récupérer sa maison réquisitionnée par la municipalité ainsi que les meubles, qui avaient été séquestrés et en partie vendus. Mac Culoch s’adressa au préfet du Finistère, qui, le 9 mars 1803, lui accorda la mainlevée sur sa maison. Quant aux indemnités pour les disparitions et les dégradations, le préfet lui demanda de voir la question avec les administrations intéressées…

Ce qui a semblé lui porter le plus à coeur était la disparition de beaucoup de vin de Bordeaux de première qualité, des vins étrangers, des eaux-de-vie, des liqueurs, du rhum, qu’il possédait en magasin tant pour sa provision que pour son commerce, articles qui avaient été “oubliés” sur l’inventaire du commissaire au séquestre (probablement pas oubliés pour tout le monde !).

L’ami de James Mac Culoch, William Clansie, était un Irlandais né à Dublin en 1734 et installé à Roscoff vers 1770. C’était un commerçant important : en 1789, il payait quatre-vint-dix livres de capitation.

Inquiet des événements, il quitta la France en 1790 avec sa femme et ses deux filles (d’après les relevés, il avait à cette époque trois filles : Marcelle (1769), Françoise Hélène (1772), Elizabeth Angélique (1773) et trois garçons Guillaume et Joseph, nés avant 1769, sûrement à Dublin, et Thomas Edouard (1775) pour se fixer de l’autre côté du Channel, à Penzance.

Avant de partir, il confia la direction de sa maison à un de ses commis, Michel Le Squin, très introduit dans les nouveaux mouvements révolutionnaires. La présence des deux côtés de la Manche de ces deux partenaires facilitait leur commerce : l’un s’occupait de la fourniture de l’alcool et du thé aux smuggler5, l’autre de récupérer l’argent auprès des destinataires anglais. Clansie devait effectuer de fréquents voyages à Roscoff pour régler ses affaires, et c’est lors d’un de ces séjours qu’il fut arrêté en 1793.

Parmi les autres négociants anglais nous mentionnerons l’établissement tenu par Biggs, Keith et Gibbs, taxé à trente-six livres en 1785 et la maison Katter, à vingt-quatre livres.

Voyant le succès obtenu par les Anglais, des Français s’installèrent comme négociants.

Gérard Mège (1725-1781), originaire de Blaye, fils de Jean et Isabeau Soubeyrou, s’installe à Roscoff vers 1745. Il se marie une première fois, le 21.08.1748, avec Eléonore Prigent, veuve de Guillaume Bernard et une seconde fois, le 07.05.1760, avec Ursule Guillemette Le Roux (°15.09.1741). Il acquiert en 1767 une maison en fond du port en bord de mer, qui existe toujours (actuellement rue Amiral Courbet). Gérard Mège décède à Roscoff le 25.08.1781. Deux enfants de son second mariage ont atteint l’âge adulte.

Son fils aîné, Jean Marie Gérard, né le 8 mai 1761 à Roscoff, est élu le premier maire de la nouvelle municipalité de Roscoff le 22 juillet 1790.

C’est un homme très pragmatique, qui ménage aussi bien les aristocrates et les prêtres que les révolutionnaires. Mais le comité de surveillance de Roscoff décide le 28 novembre 1793 de son arrestation. Il est accusé d’avoir protégé les émigrations et surtout d’avoir laissé les nobles emporter des objets de valeur et du numéraire, ce qui est un délit grave. Jean Marie Gérard Mège est incarcéré à Brest et a dû être libéré après Thermidor, sans avoir apparemment été jugé, échappant ainsi à la guillotine.

Il revient à Roscoff dégoûté de la politique et du commerce interlope et mène une vie retirée. Il se marie le 12 vendémiaire an 12 (5 octobre 1803), à Saint-Pol-de-Léon, avec Marie Anne Louise Hervé Chef du Bois (°20.12.1774, fille d’Yves Michel, ancien maire de St Pol, qui avait été guillotiné), et décède à Landivisiau le 11 juillet 1825.

Il a plusieurs enfants :

– Marie Anne ° 2 pluviôse an 13 à Roscoff

– Jean Louis Gérard °01.05.1806 à Roscoff, x 18.06.1832 à Roscoff avec Hortense Lahalle (°27.04.1813 à Roscoff), + 08.02.1868 à Saint-Martin-des-Champs. Il fut également négociant

– Jean Jacques Michel Hypolite ° 05.01.1808 à Sibiril, + 10.02.1889 à Morlaix célibataire. Il se retira des affaires en 1824 et fut député du Finistère du 23.04.1848 au 02.12.1851.

– Gabrielle Josèphe Louise °23.04.1810 à Sibiril, x 15.02.1836 à Sibiril avec Philippe Etienne Marie du Pin de la Gérinière

– Jules ° 12.06.1814 à Sibiril, + 15.07.1827 à Roscoff

– Michel ° 16.01.1817 à Sibiril, x 22.08.1842 à Taulé avec Barbe Marie Perrine Courtois (°24.02.1823 à Callac), + 21.03.1905 à Taulé.

Son second fils, Jean Jacques Marie, né le 01.04.1762 à Roscoff, reprend les affaires familiales après l’arrestation de son frère. Il reste célibataire et décède à Roscoff le 07 juin 1824.

La maison Mège a soutenu une bonne activité commerciale ; sa capitation était de 45 livres en 1789.

Michel Marie Louis Le Squin, né à Morlaix St Martin le 4 avril 1751 (fils de Louis, artisan sellier, et de Jeanne Rioual), devint après le départ de William Clansie en 1790 le fondé de pouvoir de cette maison. Il embrassa dès le début les idées révolutionnaires.

Nommé en janvier 1790 le premier procureur de la nouvelle commune, il se signala par son zèle contre le clergé, requérant contre les prêtres et en particulier contre l’abbé Boutin, curé réfractaire et « prédicateur de désordre ». Il démissionna même de son poste en décembre 1791 pour protester contre l’indulgence des membres du conseil municipal envers le clergé.

En raison de son attitude révolutionnaire, il se croyait intouchable. Malheureusement, il avait fait des jaloux. Il fut arrêté le 27 novembre 1793 par le comité de surveillance de Roscoff et déclaré suspect en raison de son enrichissement rapide par le commerce considérable de sa maison, estimé à 300 à 400000 livres par an (à noter la présence d’autres négociants dans le comité de surveillance). Il fut détenu à Morlaix, puis au château de Brest. Il fut acquitté le 5 mai 1794, mais il n’avait pas que des amis parmi les révolutionnaires ; le procureur, Donzé-Verteuil, fit maintenir sa détention jusqu’au 26 décembre 1794 et il dut payer les frais occasionnés par son arrestation et sa détention.

Vente de prise, à Roscoff

Vente de prise, à Roscoff

A son retour, Michel Le Squin fut élu maire de Roscoff, le 3 juillet 1795. Ses relations avec Willam Clansie étaient devenues si intimes qu’il épousa à Londres, le 4 janvier 1802 (14 nivôse an X), une de ses filles, Marcelle, née le 19 février 1769 à Dublin. On était alors en pleine guerre avec l’Angleterre, ce qui ne semblait pas lui poser beaucoup de problèmes pour les voyages à travers la Manche. Mais ce mariage n’était pas légal suivant les nouvelles lois républicaines. Qu’à cela ne tienne ! Il repassa le Channel et fit régulariser son union le 19 fructidor suivant de l’an X. Michel Le Squin acquit une maison au 47 rue de la Rive (aveu du 10 mai 1777), qu’il habita jusqu’à sa mort, le 5 novembre 1822. Sa femme décéda également à Roscoff, le 2 juillet 1844.

De son union avec Marcelle Clansie, il eut quatre enfants, tous nés à Roscoff.

– Guillaume Michel Marie (dit William) naquit le 13 floréal an XI (03.05.1803). Il fut surnommé le « Robinson breton ». Agé d’une vingtaine d’années, il s’enfuit du domicile familial en emportant la caisse de la maison et en emmenant une jolie fille qu’il abandonna ensuite, puis il s’embarqua pour les Etats-Unis, où il réussit à obtenir le commandement du bateau L’Aventure.

Lors de son voyage vers les mers du Sud fin 1823, une tempête jeta le navire sur un des rochers isolés des îles Crozet7, où il se brisa. William et six de ses compagnons purent gagner un îlot désert, où ils durent s’organiser pour survivre. Ils construisirent une cabane en pierres sèches, longue de douze pieds, large de huit et haute de cinq, couverte de planches revêtues de peaux de morse cousues au moyen de fil tiré d’un câble et d’aiguilles formées à partir d’os de pingouin ; le foyer était au centre, avec un feu entretenu en permanence et un débris des parois du navire formait la porte. Ils purent ainsi supporter l’hiver glacial en se couvrant de peaux de phoques. La nourriture consistait seulement de la chair des éléphants marins et d’oeufs de pingouin. Un jour, Le Squin découvrit de l’argile et réussit à confectionner un grand pot de terre cuite dans lequel il fit mijoter une épaule d’éléphant marin au milieu d’une sauce d’oeufs de pingouin ; ce fut, paraît-il, leur meilleur repas !

Le 6 janvier 1825, après une année extrêmement pénible, pendant laquelle William dut remonter à plusieurs reprises le moral de la petite équipe et faire face à des querelles internes, les naufragés furent enfin aperçus et secourus par le baleinier anglais Cap Packef8.

William eut une fin tragique ; le 24 novembre 1830, au sortir d’un théâtre à Valparaiso, il fut poignardé par un métis chilien, dont il courtisait la femme.

– Mathilde Elisabeth Désirée, née le 7 prairial an XII (27.05.1804), se maria le 10.07.1826 avec Léon de Marqué (°23 pluviôse an III à Vigueron, 82), capitaine de frégate. Elle mourut le 14.01.1850 à Philippeville (Algérie)9, 4 rue Marie Amélie, et son mari décéda le 02.04.1860 à Paris X.

– Edouard Jean naquit le 7 messidor an XIII (26.06.1805) ; il devint négociant comme son père et fut élu maire de la ville à plusieurs reprises à partir de 1835. Il habitait rue des Poissonniers à Roscoff, épousa le 13.07.1876 Guillemette Guillou (°02.07.1828) et décéda le 24.02.1877.

– Marcel Marie Joseph, né le 04.09.1807, capitaine de frégate, mourut le 25.08.1851 sur le navire à vapeur de l’Etat Le Milan, en rade du cap Haïtien.

Jérôme Toussaint Guibert de La Salle, né le 12 novembre 1750 à Roscoff, était le fils d’un armateur d’Erquy, François, qui s’était marié le 1er mai 1747 avec une Roscovite, Marie Françoise Labasque, et s’était établi à Roscoff dans une maison qui existe toujours. Il était inscrit comme avocat à St Pol de Léon.

Roscoff contrebande thé

Avant de la maison de Jérôme Guibert de Lasalle. Photo : Jean François Pellan

Roscoff contrebande thé

Arrière de la maison de Jérôme Guibert de Lasalle. Photo : Jean François Pellan

Vers 1775, Jérôme acheta la charge de lieutenant général de l’amirauté du Léon. Quand l’amirauté du Léon fut dissoute en 1792, il s’installa comme négociant (et trafiquant) dans la maison de ses parents. Il fut nommé maire de Roscoff le 11 octobre 1793, après l’arrestation de Gérard Mège. Celui-ci lui en garda rancune et écrivit au Directoire du département le 21 novembre 1793 : « Guibert de la Salle ne peut être un vrai républicain; il n’a rien fait pour le peuple que pour l’argent ».

Peu après sa nomination, les autorités voulurent le déplacer à Landerneau pour occuper le même poste. Le conseil municipal protesta car « il est impossible de trouver un sujet comme lui pour occuper la place de maire, attendu que cette commune par sa situation critique et de plus importante, demande d’avoir un bon chef et un vrai républicain ». Il retrouva son siège le 23 mars 1794 et le garda jusqu’à l’élection d’un nouveau maire, Michel Le Squin, le 3 juillet 1795. Il fut nommé juge de paix du canton de St Pol en 1801.

Guibert de la Salle était très opportuniste et n’hésitait pas à donner des gages à la Révolution en dénonçant, par exemple, des émigrés qui se cachaient. Il sut cultiver ses relations avec les autorités, avec des négociants en France et à l’étranger et avec ses confrères de la franc-maçonnerie, ce qui pourrait expliquer que, malgré certains soupçons d’irrégularités dans ses affaires, il n’eut jamais d’ennuis avec la justice, sauf pour une histoire de contrebande en 1810. Il mourut, célibataire, à Roscoff le 13 juin 1814.

Roscoff contrebande thé

Affiche annonçant la vente d’un navire ayant appartenu à Guibert La Salle. Photo Jean- François Pellan

Plusieurs autres négociants moins importants étaient installés à Roscoff. Parmi eux, nous citerons Yves Heurtin.

Né à Maisdon (près de Clisson) en 1742, d’Yves et de Françoise CHEVRIER, il s’installa en 1769 comme tonnelier et se maria le 09 avril 1780 avec une Roscovite, Angélique Victoire Sophie Philippe (née le 10.11.1759, morte le 15.12.1782), dont il eut un fils le 03.07.1782, appelé Yves Esprit qui mourut le 27.02.1783. Ses affaires prospérèrent rapidement en raison de la demande du commerce interlope. Il s’intéressa vite au transport des bateaux commerciaux et plutôt que de ne vendre que des tonneaux vides, il se mit à vendre des tonneaux pleins (d’alcool surtout). Sa capitation était de trente livres en 1789.

En 1790, il fut élu conseiller municipal et plus tard, en 1793, membre du comité de surveillance, qui poussa à l’expulsion des Capucins. Une fois vacant et vendu comme bien national, qui fut, le 26 prairial an VII (14.06.1799), l’acquéreur de l’ancien couvent ? Yves Heurtin. Paradoxalement, pour un féru de la Révolution et un anti-religieux, il fit baptiser son neveu Yves Jean Deschamps (°6 messidor an VII), dont il est le parrain, par un moine, qui vivait caché à Roscoff. Il mourut à Roscoff le 24 janvier 1824.

Tous ces commerçants travaillaient avec des correspondants anglais, qui s’occupaient de la vente des produits et du transfert de l’argent en France. Mais c’est beaucoup plus difficile de les identifier, car le commerce était ici totalement illégal. Il n’y avait évidemment pas d’entrepôt officiel. Le hasard des arrestations permet seulement de connaître quelques noms ; on trouve des commerçants, des tenanciers d’auberge, des propriétaires locaux…

Quant à l’argent de la marchandise, il pouvait être donné au capitaine du bateau passeur, qui réglait le négociant roscovite ou effectuait du troc avec des produits rares ou interdits à l’importation (comme des soieries indiennes). Ce système ne pouvait perdurer avec l’augmentation du trafic ; bientôt se mit en place un réseau financier avec des prêts aux clients, des transferts d’argent entre les deux pays par un intermédiaire ou au moyen de lettre de change.

Beaucoup de britanniques étaient impliqués dans cette activité : des négociants, des riches agriculteurs, des magistrats, des maires, des grands propriétaires, des membres du clergé et aussi des gens haut placés. On cite le cas du Pr. Philip Hawkins, M.P. de Grampound10, qui décéda le 6 septembre 1738 ; dans son testament, on trouva un don de six cents livres au Roi pour soulager sa conscience et compenser les détournements de ses locataires sur les sommes dues au Trésor.

Ces commerçants ne faisaient en général rien de répréhensible suivant la loi française. Ils s’acquittaient régulièrement de leurs impôts et taxes et ne faisaient que vendre les marchandises que les clients leur demandaient : de l’alcool de raisin dit brandy, souvent concentré à 80° pour le transport, de l’alcool de genièvre, des petits tonnelets en merrain11 faciles à immerger, etc…

Pendant les guerres avec l’Angleterre, les négociants français se sont aussi impliqués dans les affaires de la course. Ils ont armé eux-mêmes très peu de bateaux (qui ont fait en général de mauvaises affaires) et ont préféré devenir les correspondants des corsaires malouins ou dieppois. En effet, ceux-ci se positionnaient à l’entrée de la Manche, à l’affût des navires chargés de riches cargaisons provenant d’Amérique ou de la péninsule ibérique. Les prises qu’ils effectuaient devaient être rapidement acheminées dans un port français de proximité comme Roscoff, pour éviter d’être recapturées par un des nombreux navires anglais qui fourmillaient dans le secteur. Le négociant roscovite réceptionnait le bateau et se chargeait de la vente du navire et de sa cargaison.

Après la fin de la guerre avec l’Angleterre, le trafic des smugglers reprit de plus belle. De nouveaux commerçants s’installèrent à Roscoff, mais ils devinrent aussi armateurs.

Il faut citer d’abord des anglo-saxons, dont beaucoup venaient de Guernesey : Théophile Hamilton, né à Poole, hôtelier et armateur du lougre Petit Guillaume, James Delile qui s’associa avec le français Jean Marie Malabray pour armer les lougres Le Pèlerin et le Fly, Borcault Helary et Pierre Aller, propriétaires du Liberty, Le Couteur, armateur du Betzy, etc…

Roscoff contrebande thé

Entrée de cave à Roscoff. Photo : Jean François Pellan

La concurrence était rude à cette époque et ces étrangers ne demeurèrent pas longtemps à Roscoff. Bientôt, il ne resta que des armateurs français ; nous parlerons de quelques uns de ceux installés pendant la première moitié du XIXè siècle.

Jean Baptiste Alexandre Deschamps, né à Chablis (Yonne) le 06.06.1770, fils de Louis Claude, maître en chirurgie, décédé le 18.08.1785, et d’Anne Françoise Perrin, démissionna en 1798 de son poste de capitaine d’infanterie et se maria le 29 fructidor an VI (15.09.98) avec une demi-soeur d’Yves Heurtin, Marguerite (née à Maisdon le 27.05.1765), puis, après le décès de celle-ci le 17 avril 1828, il épousa le 07 juin 1828 Marie Jeanne Françoise Le Lann (née le 30 ventôse an X) et enfin, après le décès de cette dernière le 27 juin 1828, il se maria une troisième fois le 12 juin 1833 à Saint-Pol-de-Léon avec Jeanne Françoise Guillou (née le 21 prairial an VIII). Il a été nommé maire de la ville de 1831 à 1835 et juge de paix au canton de Saint-Pol de Léon.

De son union avec Marguerite Heurtin, il eut cinq enfants, dont deux atteignirent l’âge adulte :

– Yves Jean, né le 6 messidor an VII (24.06.1799), qui se maria le 17.02.1819 à Saint-Pol-de-Léon avec Marie Anne Louise Le Floch (°16 prairial an VIII) ; il a été commerçant, maire de Roscoff et juge de paix à St Pol ; il décéda le 22.02.1885.

– Marie Cérès, née le 19 thermidor an IX (07.08.1801), qui se maria le 14.01.1822 avec Jacques Louis Le Dault (°28.05.1789 à Brest Saint-Louis) et décéda le 23.02.1886.

Yves Jean Deschamps et Marie Anne Louise Le Floch ont eu sept enfants, dont cinq survécurent :

– Marie Anne Alexandrine Félicie, née le 07.07.1821, se maria le 30.07.1838 à Ferdinand Charles Nicolas Marie Lahalle (°20.04.1811), lieutenant de vaisseau, et décéda le 02.04.1895.

– Jean Marie Michel Jérôme Alexandre, né le 05.50.1823, militaire de carrière, se maria le 17.04.1855 à Pipaix en Belgique avec Alix Marie Auguste de Goussencourt (°29.01.1833 à Pipaix) et décéda le 16.01.1892.

– Marie Elise, née le 28.09.1825, se maria le 20.04.1847 avec Théodore Orner Marie Gabriel Audren de La Boissière (°25.03.1817 à Morlaix), et décéda le 26.11.1860.

– Emile Sébastien Marie Constantin, né le 21.10.1831, docteur en médecine, se maria le 03.06.1861 à Lesneven avec Marie Gabrielle Lamarre (°18.8.1841 à Lesneven), et mourut le 29.03.1895.

– Léopold Marie, né le 30.10.1833, s’établit commerçant comme son père. Il fut élu maire de Roscoff de 1863 à 1881, et se maria le 24.05.1868 à l’île de Batz avec Anne Eléonore Prudence Gueguen (°27.04.1849 à l’île de Batz). Il se lança dans de nombreuses entreprises et fit faillite en 1885.

Jean Baptiste Deschamps habita l’ancien couvent des Capucins, qu’il acheta à son beau-frère Yves Heurtin. Avec ce dernier, il arma L’Helies, le Saint-Jean, la Marie Victoire, la Cérés, le Saint-Jean Baptiste et avec son fils Yves Jean les bateaux Le Commerce, l’Emile, Les Deux Amélie, L’Auguste Alexandre, L’Hercule, le Jean-Jacques, I’Hortense, le Thétis… Il mourut le 10.07.1842 à Saint-Pol-de-Léon.

– Jacques Michel Bagot, né en 1769 à Plessix (Manche), s’est marié le 25 nivôse an IV à Elisabeth Marie Jacquette de La Marque (°16.10.1777) à Roscoff, où il s’est installé au début du XIXè siècle ; il fut élu maire de la ville de 1819 à 1831 et y décéda le 12.07.1833. De son mariage, il a eu neuf enfants, dont huit ont atteint l’âge adulte :

– Elisabeth Hélène Augustine, née le 7 messidor an V (25.06.1797), mariée le 30.04.1823 à Jean Baptiste Grenier (°22.02.1784 à Ville-en-Tardenois, 51), inspecteur des douanes et décédée le 12.05.1835.

– Marie-Adelina, née le 4 brumaire an VIII (26.10.1799), mariée le 25.07.1821 à Pierre Nicolas Lahalle (°01.04.1772 à Epreville (76)), et décédée le 06.11.1880.

– Marie-Céleste, née le 1 floréal an X (21.04.1802), célibataire, morte le 13.01.1824.

– Julie, née le 18 ventôse an XII (09.03.1804) mariée le 22.05.1832 à Pierre Henri Marie Lahalle (°24 floréal an XII), décédée le 11.02.1871.

– Louis Ernest, né le 22 fructidor an XIII (09.09.1805), négociant, célibataire, décédé le 15.08.1847 à Roscoff.

– Marie, célibataire, née le 06.08.1807, décédée le 18.04.1828.

– Alphonse Joseph, né le 04.06.1809, célibataire, décédé le 25.12.1879.

– Charles Eugène, né le 16.05.1814, marin, célibataire, décédé le 01.06.1858 à Lehon (22).

– Jacques Michel Bagot fut l’armateur des bateaux Elisabeth, Hazal, Céleste, Henry, Adèle, Eliza, Ernest…

– Les frères Le Dault, fils de Jean Jacques, artiste graveur (23.11.1757 à Avessac (44), +05.01.1830 Roscoff) et d’Anne Jacquette Poisson (23.02.1761 Landerneau Saint-Houardon 03.07.1825 Brest), s’installèrent à Roscoff vers 1820. Jacques Louis, né le 28.05.1789 à Brest Saint-Louis, s’est marié le 14.01.1822 avec la fille de Jean Baptiste Alexandre Deschamps, Marie Cérès, et est mort le 14.12.1834 dans cette ville. Nicolas Valentin, né le 01.01.1793 à Brest, s’est marié le 06.09.1819 avec Rosalie Michelle Blaisot (née le 24 messidor an VII) et il est décédé à Roscoff le 22.10.1871. L’armement Le Dault fut propriétaire de La Flore, du Valentin, de la Victoire, du Diligent…

Les bateaux de ces négociants effectuaient surtout du commerce licite, mais ne se privaient pas de faire aussi de la contrebande. Plusieurs furent arraisonnés par la douane anglaise, comme nous le verrons plus loin.

LES PASSEURS

Comment se procurer ces marchandises de contrebande ? C’était très simple.

Le client anglais (souvent un pub) passait sa commande à un des correspondants que nous avons indiqués, et ce dernier s’adressait à un passeur.

Qui étaient ces passeurs ?

Souvent des simples pêcheurs, qui avaient trouvé ainsi le moyen d’augmenter les maigres ressources tirées de leur activité professionnelle. Il y avait aussi de nombreux maîtres de barque, qui effectuaient du cabotage entre les différents ports de la Manche ; furent célèbres les frères Carter, installés dans la région de Mount’s Bay (baie du Mont Saint-Michel anglais).

Roscoff contrebande thé

Prussia cove

John Carter a exercé de 1770 à 1807. Il a été surnommé « le roi de Prusse » car tout enfant, lors des jeux avec ses petits camarades, il se faisait appeler le roi de Prusse, en raison de son admiration pour Frédéric le Grand. Il habitait une maison au dessus d’une anse appelée Porthleah, qui a été dénommée Prussia Cove ou King’s Cove. C’était un endroit isolé et protégé; il est impossible de voir les bateaux dans le petit port si l’on ne se penche pas littéralement sur le bord de la falaise ; on ne pouvait y accéder que par un mauvais chemin, en partie sur des rochers ; il y avait de nombreuses grottes, dont certaines auraient été reliées à des maisons voisines par des passages secrets.

Cet homme était régulier en affaires. D’après ce que son frère a raconté, des douaniers de Penzance surprirent une fois un bateau de John Carter chargé de cargaison de contrebande venant de France ; ils confisquèrent la marchandise et la placèrent dans la maison des douanes. John Carter expliqua à ses camarades qu’il devait livrer les produits à ses clients au risque de perdre sa réputation ; aidé de compagnons il attaqua la nuit cet entrepôt et récupéra son bien, mais uniquement son bien, car il voulait conserver sa réputation d’honnêteté.

Henry Carter (1749-1809), son frère, était également impliqué dans l’activité maritime. Il a toujours su passer à travers les mailles du filet douanier anglais au prix de quelques blessures. Par contre, en 1777, il fut arrêté à Saint-Malo par les autorités françaises qui le suspectaient de piraterie ; malgré l’intervention de plusieurs Français, y compris un négociant de Roscoff, attestant qu’il n’était pas pirate et n’avait entrepris aucune action contre les lois françaises, il fut emprisonné pendant près d’un an. Lors d’un de ses passages à Roscoff en 1793, il fut de nouveau arrêté quand la France déclara la guerre à l’Angleterre. C’était un homme très mystique, voyant partout dans les événements de sa vie des actes de la Providence. Durant son séjour forcé à Roscoff, il a essayé de fonder une communauté protestante et il a terminé sa vie comme pasteur.

Tous ces passeurs étaient des marins chevronnés, qui ne redoutaient pas la tempête et la mer démontée. « Au contraire » disaient-ils, « quand la mer est mauvaise, nous ne risquons pas de mauvaises rencontres, car les cutters de la douane restent au port ».

Les bateaux étaient en général des petits voiliers de quelques tonneaux, sloops, cotres, lougres…, souvent non pontés.

Nous avons pu trouver des documents sur les sorties du port de Roscoff de 1783 à 1790. Les smugglers anglais transportant de l’eau-de-vie et du thé représentaient la plus grande partie de son trafic :

1783 : 59 bateaux anglais quittèrent le port

1784 : 57

1785 :138

1786 :142

1787 :128

1788 :130

1789 :109

1790 :126

Les lieux de destination étaient les petits ports de la Cornwall ou l’Irlande.

Nous avons relevé les principaux endroits anglais mentionnés sur les documents de l’amirauté du Léon :

– Les îles Scilly, dont la contrebande fournissait une des plus importantes ressources de ces îles très pauvres ; le contrôle douanier était très difficile sur ces côtes très découpées et ce n’est qu’au début du XIXè siècle qu’un bateau des douanes a été affecté à la surveillance des parages.

– Hayle, où existerait encore un tunnel entre la côte et le jardin d’une maison

– Mousehole. Fancis Gourvil écrit : « on m’a cité le cas d’un pêcheur de Mousehole qui avait couvert à plusieurs reprises en canot à rames les cent dix miles qui séparent ce petit port des quais roscovites et qui, sans éveiller de la sorte la méfiance des gabelous de son pays, avait rapporté à la barbe de ces derniers du rhum, d’autres alcools et produits divers frappés de droits élevés au profit du Trésor. »  

– Newlyn

– Penzance, où les douaniers avaient peu de moyens au XVIIIè siècle; ils n’ont pu s’opposer au pillage et au coulage de leur bateau par des contrebandiers en 1772.

– Mount’s Bay, l’une des destinations les plus indiquées. Sa partie ouest forme plusieurs criques dénommées Prussia Cove (citée plus haut), Pisky’s Cove et Bessie’s Cove (du nom de la tenancière du bar-brasserie sur la falaise au dessus).

– Porthleven ; la légende dit que des tunnels reliaient les grottes de la falaise à des maisons.

– Lizard ; Cadgwith

– Coverack, le port le plus fréquenté par les smugglers venant de Roscoff

– Helford et Gweek dans la rivière Helford. A Helford, se trouvait un dépôt de la douane, où en septembre 1840 les contrebandiers voulurent récupérer 126 ankers12 de brandy, qui avaient été saisis quelques jours auparavant à Coverack. Ils ont forcé la porte entre 1h et 1h30 du matin en bousculant l’homme de garde ; mais ils ont laissé généreusement trois barils pour les douaniers.

– Falmouth

– Mevagissey ; des chantiers réputés ont livré beaucoup de bateaux très rapides destinés à la traversée vers Roscoff.

– Fowey

– Polperro, qui a créé un musée des smugglers

– Cawsand, renommé pour la construction de bateaux calant13 très peu d’eau. En 1804, le service des douanes estime que 17 000 barils de spiritueux ont été débarqués dans ce petit port en une seule année. Les contrebandiers évitaient Plymouth, lieu de stationnement d’une importante flotte de guerre.

– Salcombe, Dartmouth et Teignmouth.

Il faut noter que les capitaines n’indiquaient pas toujours aux autorités roscovites le port de retour (et souvent dans ce cas ce n’est pas le vrai), mais faisaient marquer comme destination Angleterre, North Cap ou North Far. En effet, ils se méfiaient des renseignements qui pourraient être envoyés aux autorités anglaises par des espions séjournant à Roscoff.

Contrebande thé

Les routes de Roscoff vers l’Angleterre.

Je n’ai pas pu trouver de registres sur les mouvements du port après 1790. Mais les documents que j’ai pu consulter indiquent que l’activité des smugglers a continué jusqu’au milieu du XIXè siècle. Pendant la guerre avec l’Angleterre, les bateaux arboraient souvent un pavillon français et les bateliers s’efforçaient de ne plus embarquer de marins anglais ; comme il n’y avait pas de carte d’identité à cette époque, il était facile de faire passer les marins anglais pour des Scandinaves ou des baltes.

Après 1815, le trafic a pris de nouveau de l’envergure. En 1832, un mystérieux correspondant roscovite écrit aux douanes anglaises14: « Le trafic n’a jamais – au cours des vingt dernières années – été aussi important que maintenant et il indique que du 13 au 31 mars, soit pendant 3 semaines, 12 bateaux anglais ont fréquenté le port avec comme chargement 80 à 150 tonneaux de marchandise et comme destination Plymouth, Dartmouth, Lizard, Cowes, Fowey, Coverack “ (bien entendu, il s’agit de la destination déclarée).

LE DECHARGEMENT

Après une traversée plus ou moins longue (une douzaine d’heures dans les meilleures circonstances, un jour ou plus dans les mauvais cas), le bateau chargé d’eau-de-vie et de thé approche des côtes anglaises. C’est ici que les problèmes commencent. La douane anglaise est en effet très peu présente en mer (au moins jusqu’au début du XIXè). Par contre, les gabelous étaient beaucoup plus nombreux sur les côtes et surveillaient du haut des falaises les mouvements des bateaux, surtout des bateaux suspects qui avaient pu être indiqués par des espions de Roscoff.

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Spout lantern

Si le moment d’arrivée pouvait être à peu près connu, le coin exact ne l’était pas. Plusieurs points d’accostage étaient prévus suivant les circonstances. Avant d’y arriver, les bateaux envoyaient un signal (souvent un flash de couleur bleue avec un pistolet à silex) et un complice à terre (il y en avait beaucoup) répondait par un autre signal : par exemple une fenêtre éclairée ou une lampe-tempête prolongée par un tube appelée spout lantern15, dont la lumière n’était visible que d’un point déterminée ; on pouvait aussi utiliser un obturateur tournant pour réaliser un feu clignotant. Il est rapporté qu’un jour une maison a brûlé, car l’occupant avait essayé de faire un grand feu avec des flammes sortant de sa cheminée pour signaler la présence de douaniers.

Si la voie n’était pas libre, les smugglers continuaient leur course jusqu’à une crique suivante pour trouver un coin de débarquement sûr. Lorsque le niveau d’eau ne permettait pas l’accostage, la cargaison était transbordée sur des petits canots. Aussitôt arrivée à terre, l’embarcation était accueillie par de nombreux habitants prévenus par des complices. Une partie de la marchandise était immédiatement livrée aux clients qui étaient sur place. Le reste devait être caché au plus vite, soit en le plaçant dans des grottes, soit en l’enfouissant dans le sable.

Lorsqu’il était repéré depuis la terre, un navire essayait de distancer le douanier : un navire voyage beaucoup plus rapidement le long de la côte qu’un douanier sur une côte escarpée. Un jour, un smuggler, qui était surveillé, croisa la route d’un bateau de pêche ; sous le couvert d’une falaise et hors de la vue du fonctionnaire, il échangea sa marchandise ; quand le bateau accosta, il fut appréhendé par le douanier, mais il n’avait à bord que des casiers de crabe.

Le développement des moyens de surveillance obligea les smugglers à utiliser une autre technique, en mouillant leur marchandise au large des côtes. Cambry écrit en 1794 : Les eaux-de-vie de vin ou de genièvre, qu’on faisait passer en Angleterre, ne se renfermaient pas dans des pièces faciles à confisquer. On les mettait dans de petits barils de trente à quarante pots [55 à 74 litres], qui se fabriquaient à Roscoff ; ces barils se liaient par un cordage et mouillés sur un câble, se jetaient à la mer à l’approche des côtes. On les dérobait par ce moyen aux yeux des commis des douanes anglaises ; on venait les chercher la nuit, quand les visites étaient terminées. Il fallait émerger rapidement les barils, avant que l’eau de mer ne les pénètre. La récolte de ces tonnelets n’était pas toujours facile et il fallait souvent ratisser le fond de la mer avec des grappins pour récupérer ceux qui s’étaient détachés.

Un autre moyen était d’utiliser des barriques avec des caches.

Certains bateaux avaient fait fabriquer une planque dans une double coque, comme le relate l’histoire suivante.

De 1832 à 1835, le Daniel and William, de Portsmouth, d’une trentaine de tonneaux, un seul mât, quatre hommes à bord, officiellement employé pour le transport entre Plymouth et Portsmoutb, faisait des allers réguliers de contrebande entre Roscoff et l’Angleterre.. Grâce aux renseignements d’un informateur roscovite, les autorités furent tenues au courant de ses nombreux voyages16.

– En septembre 1832, ce correspondant prévient de sa présence à Roscoff et indique qu’une cache a été pratiquée avec des planches de bois fixées à la quille et au fond de la coque, mais le bateau réussit à se dérober à la vigilance des autorités anglaises.

– En mars 1833 un bateau de l’amirauté réussit à l’apercevoir, mais il s’échappe dans le brouillard.

– En septembre 1833, le correspondant informe qu’il a embarqué cent trente tonnelets pour Looe, mais, ajoute l’informateur, c’est peut-être une fausse destination qu’il a indiquée. Les douaniers l’attendent en vain.

– Le 13 novembre 1833, sur la plage de Lantivet, près de Fowey, 69 barils ont été découverts dans une cache de la falaise ; ils proviennent probablement du Daniel and William, car deux de ses marins ont été aperçus près du lieu de débarquement.

– Fin 1833, apprenant qu’il a chargé des tonneaux pour Fowey, un cruiser des douanes, The Fox, l’arraisonne au large de ce port, mais aucune marchandise illicite n’est trouvée à bord (deux membres de l’équipage manquent et sont soupçonnés de l’avoir débarquée avant Fowey).

– L’année 1834 – à en juger par le nombre d’entrées à Roscoff – a été très chargée pour le Daniel and William, mais il n’a jamais été intercepté.

En janvier 1835, il est fait mention d’une ruse de guerre ; pour ne pas être repéré, le bateau change sa voilure habituelle blanche par une voile tannée et modifie la mâture au moyen d’un flèche17 accroché avec une gaffe.

– En mai 1835, c’est le dernier voyage rapporté. Peu après, il est pris en flagrant délit par un bateau de la douane, qui découvre la cache ; il est remorqué à Fowey et scié en trois parties.

De son côté, le thé pouvait être enveloppé dans des sachets étanches, que l’on jetait à l’eau en cas de contrôle.

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Navire de contrebandiers anglais

LA LIVRAISON DE LA MARCHANDISE

La dernière étape consistait dans la livraison de la marchandise, cachée dans des grottes ou enfouie dans le sable, en évitant les nombreux douaniers.

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Un Tubman

On s’adressait à des tubmen, qui transportaient deux tonnelets d’un demi anker (vingt litres environ), un sur le dos, un sur le ventre. Ils pouvaient escalader les falaises avec une échelle de corde, se glisser dans de petits sentiers…

D’autres fois, on utilisait des poneys ou des chevaux prêtés par un agriculteur ou un propriétaire. Les bruits des chevaux et des roues de chariot étaient étouffés la nuit par des chiffons.

L’agriculteur près des côtes savait ce que signifiait le clin d’oeil d’un de ses amis pêcheurs. Il ne verrouillait pas la porte de l’écurie et retrouvait le lendemain matin son cheval boueux et épuisé, avec un tonnelet d’eau-de-vie. On prétend que les sillons qui se voient sur des rochers de Prussia Cove ont été creusés par les roues des chariots de contrebande.

Les femmes cachaient la marchandise sous leurs vêtements. Un visiteur de Cowsand au XVIIIè siècle écrit : « Nous avons rencontré plusieurs femmes, énormes et déformées qui se dandinaient. Renseignements pris, il s’agissait de passeuses de spiritueux, chargées de vessies attachées sous leurs jupons »18.

Une autre méthode consistait à avoir recours à un corbillard C’est le procédé qu’aurait souvent utilisé Batting Billy, gérant du Halfway House Inn, près de Polperro.

Les auberges étaient souvent des lieux de commerce d’alcool de contrebande, comme la Jamaica Inn, prés de Launceston (sur la route de Londres à Penzance), immortalisée par le roman du même nom de Daphné du Maurier.

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Jamaica Inn

Les moyens d’échapper aux douaniers étaient multiples et beaucoup d’histoires sont racontées.

Un jour, vers 1800, comme le relate John B. Cornish, des chevaux arrivent pour transporter des marchandises qui avaient été débarquées à Bessie’s Cove et stockées dans un ancien puits juste derrière la maison de Coppen Hill. Brusquement, surviennent quatre douaniers. Coppen Hill apprend qu’ils avaient été envoyés en urgence et n’avaient pris ni nourriture ni boisson. C’était une froide nuit d’orage. Il leur fit préparer du bouillon et un grog en ajoutant que deux pourraient rentrer, et que les deux autres veilleraient au dehors. Bientôt les deux hommes à l’extérieur – qui avaient froid et faim – voyant le repas s’éterniser et la bonne ambiance qui régnait à l’intérieur, s’impatientèrent. Coppen Hill leur dit de rentrer, leurs camarades n’en ayant plus pour longtemps. Aussitôt, les barils furent enlevés de l’ancien puits et les chevaux chargés.

LA DOUANE

Au XVIIIè siècle, il y avait très peu de bateaux douaniers et la mer est si grande… On cite seulement quelques escarmouches entre des cutters des douanes et des bateaux de contrebandiers, comme celle rapportée par le Times en 1786 et qui concernait le Happy Go Lucky, de Falmouth. Les hommes manquaient déjà pour les guerres et il ne pouvait être question d’augmenter le nombre des gabelous ; ils étaient aussi peut-être moins motivés que les contrebandiers qu’ils avaient en face d’eux.

Georges Borlasse écrit en 1753 en parlant des côtes de Cornwall qu’il y a « un essaim de contrebandiers, soutenus par la population locale, qui n’hésitent pas à recourir à la violence contre les forces de recettes ». On relate plusieurs scènes de bataille entre les agents des douanes et les trafiquants, quand ils étaient surpris à débarquer des tonnelets d’eau-de-vie sur la plage.

En 1768, au cours d’une de ces bagarres avec les contrebandiers, un agent des douanes de Porthleven a été assassiné. Les autorités ont eu beaucoup de mal à faire venir à la barre des témoins. Malgré les témoignages, le jury n’a reconnu la culpabilité de personne. On soupçonne trois des jurés d’avoir été achetés.

On comprend le manque d’enthousiasme des douaniers. A Mousehole, comme on demandait à un chef de douanes pourquoi il n’avait pas appréhendé des contrebandiers qu’il avait surpris, il a répondu qu’il avait été criblé de pierres à tel point qu’il avait dû s’aliter.

En 1780, des accusations ont été même portées contre les douaniers de ce port pour avoir touché des pots-de-vin et même coopéré avec les passeurs.

Quant aux promesses de récompense pour des dénonciations, elles étaient en général sans effet, en raison de l’attitude de la population.

La situation changea à partir de 1815 et la fin de la guerre, qui permit d’affecter des bateaux militaires à cette surveillance.

En octobre 1817, le lougre Petit-Guillaume, appartenant au sieur Hamilton, propriétaire de l’Hôtel de Bourbon à Roscoff, fut arraisonné dans les eaux anglaises avec un chargement de marchandises prohibées. Le bateau fut saisi et l’équipage frappé d’une amende de cent louis par personne (soit deux mille francs-or). Pour obtenir la libération de ces pauvres diables, incapables d’acquitter une pareille somme, il fallut faire intervenir l’ambassade et les consulats de France en Grande-Bretagne19.

En février 1818, comme le rapporte le commissaire de Morlaix, le cotre roscovite l‘Adèle effectuait un voyage vers la Cornouaille anglaise, chargé d’une cargaison d’eau-de-vie ; c’était devenu une traversée de routine, qui se déroulait toujours sans histoire.

Brusquement, le 18 février, alors qu’il se trouvait à une lieue de vue des côtes, il fut aperçu par le bateau anglais The Happy. Le capitaine Le Mat essaya de fuir vers le large, mais il fut rejoint après quatre heures de chasse et conduit à Ilfracombe (dans le canal de Bristol) malgré ses protestations ; en effet, au moment de son arrestation, l’Adèle se trouvait à dix lieues du rivage, donc hors des eaux territoriales ! Rien n’y fit. Le bateau et sa cargaison furent confisqués ; l’équipage put être rapatrié au bout de quelques semaines par un transitaire anglais.

La liste des arraisonnements pour contrebande commença à s’allonger : en 1818, le Saint-Jean, de l’armement Deschamps, en 1821, La Victoire, de l’armement Le Dault, en 1831, l’Elisabeth, de l’armement Bagot, en 1838 l’Hélène, armé par Heurtin et Deschamps, en 1840, Le Commerce, de l’armement Deschamps…

Plutôt que de courir en pleine mer après des bateaux qui étaient généralement plus rapides, la Royal Navy préféra les attraper près du nid.

Boucher de Perthes, inspecteur des douanes à Morlaix (1816-1825), rapporte dans une lettre du 15 septembre 1816 les agissements des britanniques : « C’est donc par un abus de pouvoir que, depuis un mois environ, un brick de guerre anglais croise devant Roscoff pour y dépister les « smogleurs » et même les pourchasser de boulets qui, sans s’inquiéter des limites, du cordon sanitaire et de la prohibition à l’entrée, arrivent sur notre territoire. Les « smogleurs » prétendent que ceci nuit à leur industrie et chiffonne leurs voiles. Les préposés assurent que cela les ennuie bien plus encore, parce qu’un boulet, au lieu de tomber à terre, pourrait tout aussi bien tomber sur leur tête et déformer leur shako !! »20

Notre inspecteur délégua un officier pour demander au commandant du brick de respecter les eaux françaises. « Le capitaine anglais reçut fort bien mon envoyé, le régala d’un verre de rhum, promit tout ce que l’on voulut, et le lendemain canonna de plus belle les contrebandiers et, par ricochet, le royaume de France ».

Boucher de Perthes réussit à faire prisonnier un officier anglais dont le canot sondait une passe. Amené à terre, il aurait été lynché par les « smogleurs », si l’inspecteur n’avait pu le faire fuir jusqu’à Saint-Pol de Léon.

Sur terre, l’efficacité de la douane s’améliorait également.

En 1835, des garde-côtes de Fowey se sont cachés dans les buissons près de Pencannon Point pour surprendre des contrebandiers. Peu après, une centaine de personnes sont arrivées sur la plage, dont vingt marins…

Une bataille rangée s’ensuivit, mais force est restée à la loi : cinq contrebandiers ont été arrêtés ; quatre cent quatre-vingt-quatre gallons de brandy ont été récupérés. Seul, un fonctionnaire.a été blessé et a même perdu temporairement connaissance.

Lorsque l’affaire est venue devant le tribunal, les hommes arrêtés ont été inculpés d’avoir aidé au débarquement de marchandises interdites, certains étant équipés d’armes offensives.

La défense a fait valoir que les dites armes n’étaient que des bâtons de marche. Le curé local a témoigné du bon caractère de l’accusé principal et les agriculteurs locaux se sont portés garants de la bonne réputation des autres.

Malgré l’intervention du juge, le jury les a tous acquittés, en précisant que les bâtons n’étaient pas des armes offensives.

Mais la répression devint au XIXè siècle de plus en plus sévère. Georges Pritchard, dans un article paru en 2006, relève parmi les décisions contre les trafiquants de Cornwall de 1799 à 1851, sept condamnations à de la prison, six condamnations aux travaux forcés, deux à la pendaison. Plusieurs amendes ont été prononcées. Deux contrebandiers sont rapportés tués par les douaniers au cours d’engagements.

Comment agissaient les douaniers ? Ils recueillaient souvent des informations provenant d’un agent de renseignement séjournant à Roscoff.

Lorsqu’ils montaient à bord, les préposés de l’administration pouvaient avoir des soupçons : articles français (cordes, pierres d’échouage….), absence de filets de pêche…

Egalement le nombre des hommes moins important que d’habitude (ce qui laissait supposer un débarquement clandestin de la marchandise), mais il leur fallait trouver des preuves. Ils n’hésitaient pas à perquisitionner des maisons où pouvait se trouver de la marchandise clandestine, comme les auberges.

CONCLUSION

La contrebande d’eau-de-vie et de thé a été menée pendant un siècle environ (1750-1850) par un véritable réseau de négociants de Roscoff, de bateliers, d’aubergistes, de financiers, de riches propriétaires qui prêtaient de l’argent et des chevaux,…

Son importance a été considérable.

Un rapport officiel de 1743 estime que la moitié du thé bu en Angleterre était illégalement importée. Un autre rapport de la fin du XVIIIè estime qu’il en était de même pour les deux-tiers du cognac.

Pour Roscoff, l’importance du trafic est difficile à évaluer. D’après Marcel Herubel, en se référant aux taxes payées en France, un négociant important, la maison Bix, aurait exporté huit mille hectolitres durant cinq mois de l’année 1785. Si on étend ce calcul au reste de l’année et aux autres négociants, on arriverait à un total annuel d’environ cent mille hectolitres d’alcool exportés cette année-là depuis Roscoff, ce qui est en conformité avec les chiffres que nous avons mentionnés plus haut pour la seule maison Copinger.

Outre l’alcool et le thé, les smugglers acheminaient du courrier clandestin et transportèrent des nobles ou des ecclésiastiques pendant la Révolution. C’est ainsi qu’en février 1791, Monseigneur de La Marche, dernier évêque de Saint-Pol de Léon, embarqua sur la plage de Porz-ar-Bascoun en Roscoff dans un bateau anglais non ponté, où il n’eut d’autre siège ni d’autre lit que des tonneaux d’eau-de-vie !

Nous n’avons pas parlé des articles introduits frauduleusement dans le port de Roscoff (marchandises interdites ou soumises à une forte taxation, comme les soieries indiennes ou le tabac).

L’exportation en contrebande d’alcool et de thé a diminué à partir de 1846, en raison du traité de libre-échange, qui a réduit les taxes anglaises, et d’une meilleure efficacité de la douane. Elle était pratiquement éteinte en 1850. Sur les mouvements du port de Roscoff que nous avons pu consulter, il n’y a plus aucun bateau smuggler à partir de 1858. La page est tournée.

Bibliographie sommaire :

  • Archives départementales du Finistère, de la Marine à Brest, des mairies de Roscoff et de Saint-Pol de Léon
  • Bulletins de la Société Archéologique du Finistère.
  • Archives de l’amirauté du Léon
  • Jean-Yves Tanguy : Le port et havre de Roscoff -Editions des Paludiers 1975
  • Jacques Cambry : Voyage dans le Finistère en 1794
  • Abbé Feutren : Bulletins paroissiaux de Roscoff
  • Peines ou traitements cruels de Copinger, Wikipedia 2008
  • P. Karg-Keriven et F. Karg : Roscoff, plaque tournante des corsaires- Atlantis 2000
  • Smuggiers’ Britain, guide-book
  • A famous smuggling craft, par Georges Pritchard 2005
  • Roscoff; a famous trafic portuaire, par George P Design 2006
  • Autobiography of a Cornish smuggler : Captain Henry Carter of Prussia Cove (1749-1809) – Gibbings 8i Co 1900
  • Georges Borlasse en 1753, dans le Lanisley Letters. Journal ofthe Royal Inst de mais XXIII 374-9

MERCI pour l’autorisation de publication ©

  • à Jean François PELLAN (Président du Cercle Généalogique du Finistère, de l’Union Généalogique de la Bretagne Historique, et Président d’honneur de la Fédération Française de Généalogie),
  • à Jean LEFRANC (docteur roscovite, passionné du patrimoine de sa ville, et qui a réalisé cette étude approfondie).

Explications des exposants :

1 La livre sterling était, jusqu’en 1971, divisé en 20 shillings, dont chacun valait 12 pence (singulier : penny)

2 Jean-Yves Tanguy : Le port et havre de Roscoff, Edition des Paludiers 1975.

3 Archives Départementales du Finistère (Annexe de Brest), B 4592 bis

4 Cornwall : la Cornouaille britannique

5 Smugglers : contrebandiers

6 Interlope : illégal

7 Iles Crozet : archipel français de l’Océan Indien méridional, au sud de Madagascar.

8 Louis Le Guennec : Vieux souvenirs Bas-Bretons

9 Acte retranscrit à Roscoff le 26.07.1850

10 M.P. : Member of Parliament (=député). Grampound est un village ide Cornouaille britannique, situé à 10 km à l’ouest de St Austell.

11 Merrain : Nom que l’on donne à des planches qui sont obtenues en débitant des troncs d’arbres dans le sens des rayons médullaires. Ces planches servent à façonner des douelles.

12 un anker = 40 litres environ

13 Ayant un tirant d’eau très faible

14 Roscoff; a famous trafic portuaire, par George P. Design, 2006

15 Lanterne directionnelle

16 A famous smuggling craft, par Georges Pritchard, 2005.

17 Flèche : voile établie au dessus d’une grande voile à corne.

18 Smugglers’ Britain

19 Fr. Gourvil : Les Anglais et le commerce roscovite aux siècles passés.

20 P.-R. Giot, Société Archéologique du Finistère, 1998.

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